CHAPITRE XXI

 

 

 

Pour calmer ses courbatures et l’inflammation de ses plaies, Hyacinthe buvait de petites quantités de laudanum. Cette potion le remplissait d’une agréable euphorie, si bien qu’il arriva à la pension Geoffroy le visage détendu par un éclatant sourire qui conquit les serviteurs et eut raison de la sévérité de l’ancien curé. Ce dernier lui fit visiter son appartement dans le détail, soulignant toutes les commodités qu’on y trouvait.

— Le souper est servi entre six et huit heures pour ceux qui se rendent au théâtre ou aux Italiens, mais nous prévoyons toujours un autre souper entre onze heures et une heure du matin. Il suffit de se signaler à l’intendant. Vous pouvez choisir d’être servi dans votre appartement comme de descendre dans la salle à manger. Je vous souhaite un agréable séjour et, si je ne dois pas abuser, je solliciterai de vous certains conseils pour la gestion des quelques biens que je possède.

Une fois seul, l’avoué reprit cet inventaire et estima que le sieur Geoffroy ne volait pas ses pensionnaires. Il s’habilla pour descendre souper, avala un peu de laudanum. Comme il souhaitait participer au repas nocturne, il décida de manger légèrement. On le reçut avec infiniment de grâce et il offrit le champagne pour fêter son installation, ce qui le rendit tout à fait acceptable aux yeux de ces riches locataires. Le souper, excellent en tous points, accompagné de vins fins, fut suivi de bavardages dans le fumoir où un laquais présentait des cigares. Hyacinthe s’attarda en compagnie d’un certain baron des Estammières, qui vivait de ses rentes sur l’État, et de M. Léon Vigale, armateur de Marseille sur le point de créer à Paris un bureau d’affrètement.

— Je compte sur l’achèvement du canal de Bourgogne qui reliera la Seine à la Saône. Ainsi les marchandises parisiennes pourront être acheminées vers Marseille. Les travaux s’éternisent depuis 1775. Il aura fallu cinquante-cinq ans pour les mener à terme. Je crains d’autres retards.

Une fois que Hyacinthe lui eut assuré qu’il avait négocié avec l’État la vente des terrains que le tracé empruntait, l’armateur se sentit en confiance et dès lors devint son interlocuteur attentif. L’avoué n’avait pas l’intention de parler tout de suite des Richelet, mais le hasard voulut qu’un valet d’écurie vienne demander aux occupants du fumoir si MM. Richelet se trouvaient parmi eux, leur voiture étant prête.

— On les voit rarement parmi nous, confia l’armateur à son nouvel ami. Ces messieurs vivent surtout dans leur appartement, vont et viennent sans jamais adresser la parole à qui que ce soit. Le jeune homme est tout juste poli et je crois n’avoir jamais entendu le son de sa voix. L’oncle est plein de morgue, salue avec condescendance. Il leur arrive de souper avec les attardés de la nuit. Je n’ai pas très bien saisi quelles affaires ils conduisent.

Il avait commandé un vin délicat de Rivesaltes qui enflammait de reflets mordorés le cristal des verres.

— Avant Napoléon et le blocus, nous en exportions des milliers de tonneaux, et désormais nous achetons ce porto que les Anglais font fabriquer au Portugal. Ils étaient grands amateurs de ces vins du sud de la France et, par la faute du Tyran, voilà une région ruinée.

— Ces Richelet possèdent donc un équipage ?

— Non, une voiture de remise, genre fiacre en plus grand. Pourquoi pas un coupé ? Je n’en sais fichtre rien. Leur voiture est assez malgracieuse et se confond de loin avec celles de place. Ce sont des originaux qui ne regardent pas à la dépense. Faisans, lièvres, perdrix se succèdent à leurs repas. Regardez bien le neveu, peut-être lui trouverez-vous comme moi un je-ne-sais-quoi de déplaisant malgré sa joliesse. Il me fait penser à un de nos nervis de Marseille.

Il se pencha pour ajouter à l’oreille de l’avoué :

— Le plus vieux ne serait pas vraiment son oncle mais une sorte de protecteur. Me fais-je comprendre ?

Hyacinthe, qui sirotait son vin, souleva un sourcil étonné, jouant au naïf. L’amateur lui souffla alors dans un relent de vin sucré :

— Peut-être sont-ils socratiques… Vous y êtes ?

— Ce serait tout à fait scandaleux, répondit Hyacinthe qui espérait d’autres confidences que ces ragots douteux.

— Je suis bien de votre avis et je m’étonne que monsieur Geoffroy ne leur demande pas de quitter son hôtel.

Lorsqu’il remonta chez lui, Hyacinthe s’arrêta devant la porte des Richelet, appuya son oreille contre le montant mais n’entendit aucun bruit. Il essaya d’ouvrir, en vain, et la pensée furtive que Séraphine pourrait éventuellement lui fournir un passe-partout lui parut indigne d’un avoué.

Chez lui, il enfila sa pelisse et quitta la pension en veillant à ce que personne ne le suive. Plus loin, dans une ruelle malodorante, une lumière glauque signalait l’hôtel Saint-Omer où patientait Séraphine, selon le plan établi. La logeuse, tout miel mais tout regard méfiant, lui expliqua avec déférence que la demoiselle était rentrée bien sagement à six heures et n’était pas ressortie. Elle le prenait pour le riche protecteur de l’enfant.

— Si vous le souhaitez, mon bon monsieur, je peux vous monter un médianoche et même du vin de champagne que je tiens d’un mien cousin d’Épernay.

— Ce ne sera pas la peine.

Séraphine l’accueillit dans une chambre misérable qui était, paraissait-il, la plus belle de l’établissement. Elle était heureuse de le voir.

— Un vieux cochon d’ouvrier horloger est déjà venu frapper trois fois à ma porte, me proposant d’abord une montre en fer-blanc et pour finir une de ces montres plates si chères.

— Une Breguet ? Une année de ses gages ne la payerait pas. Me voilà dans la place avec les Richelet qui pour l’instant sont invisibles. Ils mènent une vie à part, suscitent quelque curiosité. Leur chambre est évidemment verrouillée.

— Votre frère vous prie d’être extrêmement vigilant et de ne pas vous aventurer au hasard.

Hyacinthe voulait éviter de s’attarder dans la chambre, de crainte que la logeuse n’imagine qu’il abusait de l’extrême jeunesse de Séraphine, mais en même temps, honteux de son hypocrisie, aurait souhaité que la saute-ruisseau vienne à son secours et parle la première d’une fausse clé.

— Bien, fit-il sans faire mine de se lever de sa chaise, je dois partir pour ne pas faire jaser la garde-chiourme du bas.

— De toute façon elle jasera, dit Séraphine.

Dans un geste moins puéril qu’il n’y semblait, elle s’était assise sur le lit, ramenant ses genoux sous son menton. Sa robe protégeait sa pudeur mais l’étoffe moulait ses jambes. Hyacinthe se demandait si Louisette de Listerac se serait permis d’adopter une attitude aussi provocante en sa présence.

— Comptez-vous fouiller leur chambre ? demanda-t-elle.

— Il s’agit d’un véritable appartement. Comment veux-tu que je fasse ?

Enlaçant ses jambes de ses bras, le menton posé sur les genoux, elle glissait vers lui des regards sournois.

— Je ne peux dans ma position songer à une effraction qui donnerait l’éveil. Il faudrait agir à leur insu, sinon ils décamperont.

Séraphine, avec cette souplesse féline qui le surprendrait toujours, sauta sur le carreau et alla fouiller dans son sac d’où elle sortit une clé au panneton vierge. Lorsqu’elle l’approcha du bougeoir, il découvrit qu’une couche de cire enduisait les deux faces de ce panneton.

— Vous la poussez dans la serrure lentement et avec délicatesse pour la tourner d’un côté puis de l’autre, et vous la retirez avec de grandes précautions afin que l’empreinte soit nette. Vous l’apporterez demain à l’étude et nous aurons dans la journée une carrouble[4] pour un écu.

Lorsqu’il redescendit, la logeuse lui fit un clin d’œil complice :

— La jeunesse est bien plus rapide que les vieux messieurs des boulevards. Si demain vous voulez de mon champagne et de mon en-cas, ne vous gênez pas. Tout sera prêt pour l’heure que vous me dicterez.

Il prit ensuite un fiacre qui le conduisit rue Vivienne où son frère veillait encore sur des dossiers.

— Du nouveau ?

— Non, mais nos deux lascars sont mal considérés dans la pension Geoffroy, malgré leur apparente fortune. Quelle affaire es-tu en train d’étudier ? Je t’imaginais sorti, aux Italiens dont c’est le jour.

— Je n’en avais pas envie.

Hyacinthe eut l’impression que son jumeau ne désirait pas lui montrer les paperasses étalées devant lui et, respectant cette volonté, passa dans son cabinet. Il remit du charbon dans le poêle, voulant rattraper son retard. Une fois installé dans ce fauteuil si familier, il se prit à réfléchir à cet accident de la veille. Qui savait qu’il se trouvait auprès de la marquise, qui l’y avait suivi et qui souhaitait l’empêcher de partir pour l’Espagne ? Les Richelet ? Dans ce cas ils auraient utilisé leur fiacre comme pour Maletère. L’accusation portée par Thierrois, le rayon fendu de leur roue, tout les accusait. Leur voiture d’un modèle rare devait posséder des roues spéciales.

Et si les Richelet étaient à l’origine de ce faux accident, ils le reconnaîtraient en le croisant pension Geoffroy. Son projet de voyage n’était connu que de l’étude et de la marquise. Aurait-on acheté un clerc pour l’espionner ? Aucun ne lui semblait indigne de confiance.

Préoccupé, il retourna chez Narcisse qui, une fois encore, parut vouloir dissimuler quelques liasses de papiers. Il lui fit part de ses interrogations sur la présence d’un espion dans leur étude.

— Timoléon approche du moment où il devra se retirer. Nous lui verserons une pension comme nous le faisons pour d’autres, mais il peut avoir quelques craintes sur l’avenir qui l’attend.

— Tu me scandalises, répliqua Narcisse. Il est ici depuis 1784 et a toujours donné des signes évidents de fidélité. Sous la Terreur, grand-père lui a sauvé la vie et, sous Napoléon, c’est Timoléon qui a fait marcher l’étude tandis que notre père était envoyé aux armées pour la rédaction des actes. Il bénéficiera d’une bonne rente grâce aux conseils de papa. Il ne peut s’agir de lui. Quelqu’un ne supporte pas ton projet de voyage.

— Accuses-tu la marquise ? s’écria Hyacinthe, ulcéré.

— Dieu m’en garde, Hya-Hya. Mais, dans ce grand hôtel du faubourg Saint-Germain, les domestiques sont nombreux, et l’on sait que la plupart écoutent aux portes. Tout est parti de là-bas, pas de chez nous.